SST et travaux hivernaux en extérieur : vos équipes sont‑elles vraiment armées ?

Entre vague de froid, pluie glacée et chantiers qu'on refuse de décaler, les travaux hivernaux en extérieur restent le parent pauvre de la prévention. On parle équipement, planning, mais trop rarement de l'organisation des secours et du rôle concret des SST sur le terrain.

L'hiver ne pardonne pas les illusions de sécurité

On aime bien se rassurer en cochant des cases : parka livrée, gants fournis, consignes affichées. Puis arrive la première semaine de vrai froid, celle qui fait chuter les températures, durcir les gestes et raccourcir la vigilance. C'est là que les masques tombent.

Sur les chantiers BTP, dans les dépôts extérieurs, sur les quais de chargement, dans les espaces verts urbains, on voit les mêmes scènes : salariés qui retirent leurs gants pour "être plus précis", petites glissades banalisées, pauses écourtées parce que le planning ne tiendra pas sinon. La météo d'hiver transforme chaque détail en facteur de risque :

  • sols gelés, marches glissantes, échelles instables ;
  • doigts engourdis qui manipulent mal les outils ;
  • fatigue accrue, qui masque les signes d'alerte médicaux.

Et lorsqu'un accident survient - chute, malaise, hypothermie débutante - on découvre que l'organisation des secours n'avait jamais été pensée sérieusement pour ces conditions extrêmes.

Hypothermie, malaise, chute : les risques spécifiques de l'hiver en extérieur

Parler de "froid" en entreprise reste souvent abstrait. On a tendance à ranger cela dans la catégorie "inconfort", alors que, sur un chantier venteux en février, on flirte régulièrement avec le pathologique.

Hypothermie et refroidissements insidieux

L'hypothermie n'est pas réservée aux expéditions en montagne. Elle peut s'installer progressivement lors de travaux extérieurs prolongés, surtout si les vêtements sont humides, le vent fort, les pauses rares. Un SST formé sérieusement doit être capable de reconnaître :

  • les frissons répétés, la peau froide, la sensation d'épuisement disproportionnée ;
  • le trouble de la parole, la maladresse inhabituelle, la somnolence ;
  • les comportements bizarres (euphorie, agressivité injustifiée) qui peuvent précéder le décrochage.

Le problème, c'est qu'en hiver, ces signaux sont souvent minimisés : "C'est normal, il fait froid", "On finit et on verra après". Sans SST vigilant, capable de mettre le holà et d'organiser un réchauffement progressif, on flirte avec le drame.

Accidents de plain‑pied, les "petites chutes" aux conséquences lourdes

Les chiffres de l'INRS le répètent : les chutes de plain‑pied représentent une part énorme des accidents du travail. Ajoutez une couche de givre, une rampe métallique, une marche non dégagée, et vous obtenez le cocktail parfait pour les entorses, fractures de poignet, traumatismes crâniens.

Un SST qui intervient en hiver ne se contente pas de poser une poche de froid. Il doit :

  • sécuriser immédiatement la zone pour éviter l'effet "suraccident" ;
  • évaluer les signes de gravité (douleur thoracique, confusion, impossibilité de se relever) ;
  • gérer le maintien au chaud en attendant les secours externes, ce qui change beaucoup les gestes.

Février - mars : la période où l'on baisse la garde

La saisonnalité joue un drôle de tour aux entreprises françaises. Début janvier, après les premières alertes météo, tout le monde parle "plan grand froid", affiche les consignes, relit vaguement les procédures. Puis, à mesure que les semaines passent, que les pics de froid alternent avec des redoux trompeurs, la discipline se délite.

Février et mars sont typiquement les mois du relâchement : on a déjà "survécu" au début de l'hiver, on se croit sortis d'affaire. En réalité, beaucoup d'accidents graves surviennent précisément à ce moment‑là :

  • fatigue accumulée des équipes, horaires rallongés pour rattraper les retards ;
  • équipements usés, gants troués, chaussures qui n'accrochent plus ;
  • gestion des remplacements bricolée, avec des intérimaires peu ou pas briefés.

Pour vos SST, c'est le pire des combos : des équipes déjà entamées physiquement, des conditions météo encore hostiles, et une vigilance collective en baisse. Si l'on ne renforce pas leur rôle à cette période, on se contente d'espérer que la chance tienne jusqu'au printemps.

Sur un chantier, où sont vraiment vos SST quand il gèle ?

Les plans théoriques sont souvent impeccables : quotas respectés, listes de SST affichées, formations à jour. Mais sur le terrain, par -3 °C, un matin de semaine, la question clé est beaucoup plus triviale : où sont‑ils, concrètement ?

Présence réelle vs. présence administrative

On retrouve ici un angle mort déjà pointé sur les horaires décalés : trop de dispositifs SST sont pensés pour le jour, au chaud, aux horaires de bureau. Sur les travaux extérieurs hivernaux, les décalages typiques sont :

  • équipe de nuit sans SST, mais une liste affichée dans des bureaux fermés ;
  • prestataires et sous‑traitants présents sur site, mais aucun SST identifié parmi eux ;
  • secteurs extérieurs couverts par des SST affectés administrativement à un bâtiment éloigné.

La première action, souvent brutale mais salutaire, consiste à superposer trois cartes : celle des effectifs présents par créneau horaire, celle des zones à risque extérieur, et celle des SST réellement sur le terrain. Dans beaucoup de cas, le résultat fait grincer des dents.

Temps d'accès aux victimes : le paramètre oublié

Entre une équipe qui travaille sur une toiture, une autre sur un parc de stationnement et une troisième sur un quai de chargement éloigné, le temps pour qu'un SST arrive sur place peut doubler ou tripler en hiver : déplacements plus lents, chemins détournés pour éviter la glace, visibilité réduite.

Un dispositif sérieux ne se contente pas de compter des têtes : il intègre un temps d'accès cible. Lorsque nous réalisons un audit gratuit des besoins et risques spécifiques pour une entreprise, nous posons toujours la même question gênante : "En conditions d'hiver, en combien de minutes un SST peut‑il raisonnablement arriver sur chaque zone extérieure ?" Quand la réponse dépasse largement les cinq minutes, on sait que l'organisation des secours est bancale.

Préparer vos SST à intervenir dans le froid, vraiment

Former un SST en salle chauffée, sur mannequin, c'est nécessaire. Mais ce n'est pas suffisant pour les travaux extérieurs en hiver. Il faut assumer un certain niveau de réalisme, parfois un peu inconfortable.

Adapter les scénarios pédagogiques

Une formation SST qui prépare aux travaux hivernaux devrait intégrer, au minimum :

  • des mises en situation où la victime est au sol, dans une zone venteuse, potentiellement humide ;
  • des questions très concrètes : comment protéger la victime du sol froid, comment la couvrir, comment gérer son propre confort thermique pendant l'intervention ;
  • la gestion de l'alerte en environnement bruyant, avec des gants, des capuches, une visibilité réduite.

Il ne s'agit pas de transformer chaque formation en stage commando, mais de sortir du fantasme de l'accident en salle de réunion. Les risques "réels" sont souvent à l'extérieur, et vos SST doivent les avoir touchés du doigt avant.

Réviser les consignes spécifiques à l'hiver

Les consignes générales affichées à l'année ne suffisent pas. Vos SST doivent disposer de consignes additionnelles pour la période hivernale :

  • points de rendez‑vous adaptés en cas d'évacuation par grand froid ;
  • procédures simplifiées pour éviter les regroupements prolongés dehors ;
  • règles de suspension des travaux en cas de conditions extrêmes (vent, verglas, neige).

Certaines entreprises ont formalisé un "mode dégradé hiver" : au‑delà d'un certain seuil météo, les priorités changent, les tâches sont réorganisées, et la parole des SST sur le terrain a davantage de poids. C'est une voie à explorer sérieusement.

Un cas très concret : le quai de chargement à -5 °C

Imaginez un quai de chargement en périphérie de Lyon, un matin de fin février. Il fait -5 °C, un vent sec traverse la zone, le sol est partiellement gelé. Un cariste descend précipitamment de son chariot pour corriger un chargement, glisse, chute sur l'épaule et la tête.

Deux scénarios :

Scénario 1 - Aucun SST dans la zone extérieure. On improvise. On relève la victime pour "la mettre à l'abri", on la fait marcher alors qu'elle est peut‑être commotionnée, on la met dans un local surchauffé d'un coup, sans surveillance réelle. On appelle les secours tardivement, parce que "ça va sûrement passer".

Scénario 2 - Un SST identifié sur le quai intervient rapidement. Il sécurise la zone, protège la victime du froid au sol, évalue la conscience, maintient la tête, organise une alerte claire vers les secours et un guidage depuis l'entrée du site. Il reste en contact, surveille l'état neurologique, rassure, relaye les informations pertinentes aux pompiers.

Dans les deux cas, il fait -5 °C. Dans l'un, vous jouez avec la loterie médicale et judiciaire. Dans l'autre, vous assumez votre responsabilité d'employeur en vous appuyant sur un réseau SST structuré et préparé. La différence est tout sauf théorique.

Et après l'hiver, on oublie tout ?

Ce serait une erreur. L'hiver agit comme un stress test pour vos organisations : il révèle les faiblesses cachées, les temps d'accès trop longs, les failles de communication. Ceux qui en tirent des enseignements font progresser durablement leur culture de secours interne, au‑delà de la saison froide.

La période de transition vers le printemps est idéale pour :

  • organiser un retour d'expérience avec vos SST : ce qui a coincé, ce qui a bien fonctionné ;
  • identifier les zones où l'organisation reste fragile (travail isolé, horaires décalés, sous‑traitants) ;
  • préparer, dès maintenant, des sessions de formation SST ou de MAC centrées sur vos véritables risques terrain.

En clair : ne laissez pas la prochaine vague de froid décider, à votre place, si vos équipes en extérieur sont vraiment armées. C'est précisément le moment de reprendre la main, avec un regard lucide et des secouristes qu'on cesse enfin de laisser en marge des décisions.

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