SST en open space : qui intervient vraiment quand tout le monde panique ?

Les grands plateaux de bureaux donnent l'illusion d'une sécurité diffuse : toujours quelqu'un pour voir, toujours quelqu'un pour réagir. En réalité, sans une organisation Sauveteur Secouriste du Travail pensée pour l'open space, le jour d'un malaise grave, c'est surtout la sidération qui gagne.

Pourquoi l'open space est un faux ami pour la prévention SST

On pourrait croire qu'un espace ouvert, lumineux, rempli de collègues, réduit mécaniquement les risques. C'est presque l'inverse. Dans un open space moderne, on cumule plusieurs écueils : dilution des responsabilités, bruit de fond permanent, circulation compliquée, managers éloignés du terrain. Ajoutez le télétravail partiel, et vous perdez la visibilité la plus basique : qui est réellement présent pour porter secours ?

Dans beaucoup d'entreprises tertiaires, le dispositif SST en entreprise a été calqué sur des schémas industriels, avec des ratios réglementaires respectés sur le papier, mais sans réflexion concrète sur la topologie des lieux. Or, un arrêt cardiaque au milieu de 120 postes en flex office ne se gère pas comme un accident de manutention dans un atelier.

Les trois angles morts typiques d'un plateau de bureaux

1 - Tout le monde voit, donc personne ne décide

Premier problème, massif : l'effet de témoin. Quand un salarié s'effondre entre deux rangées de bureaux, ce n'est pas le manque de témoins qui pose souci, c'est le trop‑plein. Dix personnes se lèvent, personne ne prend réellement le commandement. On cherche le RH, le manager, la "référente sécurité", n'importe qui avec un titre rassurant. Pendant ce temps, les secondes s'écoulent.

Un dispositif SST sérieux prévoit explicitement :

  • qui donne l'alerte (et comment) ;
  • qui reste auprès de la victime ;
  • qui va chercher le DAE ;
  • qui ouvre les accès aux secours extérieurs.

Ce n'est pas un luxe bureaucratique : c'est ce qui transforme un ballet confus en chaîne d'action cohérente, surtout pendant un arrêt cardiaque au travail.

2 - Les faux secouristes : présents sur l'organigramme, absents dans les couloirs

Deuxième angle mort, plus gênant encore : les secouristes théoriques. Sur Excel, les quotas sont bons, on coche la case "mise en conformité". Dans la vraie vie, ces collaborateurs SST sont :

  • en télétravail deux à trois jours par semaine ;
  • souvent en réunion, casque sur les oreilles, concentrés ailleurs ;
  • éparpillés sur plusieurs étages qui ne communiquent pas bien.

Résultat : l'incident survient sur un plateau sans aucun sauveteur physiquement disponible. Il ne manque pas de bonne volonté, il manque de présence réelle. Là encore, la réglementation sert de plancher, pas de plafond. L'audit de vos besoins et risques spécifiques doit intégrer ces questions très concrètes : qui est sur site, quand, et à quelle distance fonctionnelle d'un incident probable.

3 - Le labyrinthe moderne : badges, portes coupe‑feu et DAE inaccessibles

Les nouveaux bureaux sécurisés cumulent les portes à badge, les sas vitrés, les couloirs "design" qui font perdre de précieuses minutes. On a vu des DAE flambant neufs, parfaitement déclarés, placés derrière deux portes verrouillées, dans un couloir peu fréquenté. Autant dire inutiles.

Un bon dispositif SST sur plateau doit intégrer un parcours DAE chronométré : depuis n'importe quel point du plateau, combien de temps réel pour aller chercher le défibrillateur, revenir et lancer le choc ? Si vous dépassez 3 minutes dans les meilleures conditions, votre organisation a un problème, que les chiffres réglementaires ne verront pas.

Ce que les études récentes nous disent des secours en environnement tertiaire

Les données françaises restent fragmentaires, mais plusieurs enquêtes convergent : la plupart des arrêts cardiaques en entreprise surviennent dans des contextes tertiaires, loin des clichés de l'usine dangereuse. Selon les chiffres relayés par Santé publique France, la survie après un arrêt cardiaque extra‑hospitalier dépend surtout de la rapidité du massage cardiaque et de l'accès à un DAE.

Or, dans les grandes entreprises de services, on multiplie les chartes RSE, les labels bien‑être, mais le jour où quelqu'un s'effondre à l'accueil, c'est encore trop souvent l'improvisation. La réalité crue, c'est que l'open space met à nu la sincérité de votre politique de prévention. Soit vos SST sont organisés, identifiés, entraînés ; soit vous comptez sur la chance et le SAMU.

Organiser tactiquement vos SST sur plateau de bureaux

Cartographier le réel, pas seulement les mètres carrés

Avant d'empiler des formations ou des MAC SST, commencez par regarder votre plateau comme le ferait un pompier ou un urgentiste. Où sont les points de concentration de personnes ? Où sont les zones isolées (petites salles focus, phone boxes, archives, locaux techniques) ? Qui circule beaucoup et peut devenir un relais naturel ?

Une cartographie utile ne se limite pas à un plan d'architecte. Elle décrit :

  • les trajets usuels (accueil, café, imprimantes, terrasse, fumoir) ;
  • les horaires de pointe ou au contraire les creux dangereux (tôt le matin, pause déjeuner, fin de journée) ;
  • les zones où le bruit couvre les appels à l'aide.

C'est sur cette base que l'on positionne des binômes SST pertinents, en cohérence avec les missions de chacun, et pas seulement en fonction de leur bonne volonté. Cette logique de terrain est encore trop peu intégrée lors des audits de mise en conformité.

Identifier clairement vos secouristes, sans tomber dans l'illusion du gilet fluo

Faut‑il afficher les photos des SST ? Leur faire porter un badge distinct ? Un gilet ? La réponse n'est pas universelle. En open space, le vrai sujet est la mémorisation spontanée : en cas de crise, qui vient à l'esprit des collègues ? Le RH sympathique mais non formé, ou la collaboratrice du service compta qui a passé sa certification l'an dernier ?

Quelques pratiques efficaces :

  • annonce systématique des SST lors des réunions d'équipe trimestrielles ;
  • rappels visuels simples dans les zones de passage (cuisine, ascenseurs) ;
  • mise en situation pendant les exercices d'évacuation : on désigne un pseudo‑malaise, les SST prennent la main.

Le but n'est pas de transformer vos secouristes en super‑héros de bureau, mais que, le jour où quelqu'un crie "il ne respire plus", deux ou trois noms émergent immédiatement.

Cas concret : quand un malaise en pleine réunion révèle toutes les failles

Scène malheureusement banale dans de grands bureaux parisiens. Réunion de projet dans une salle vitrée, huit personnes autour de la table. Vers 10 h 45, un collaborateur se fige, se tient la poitrine, glisse de sa chaise. Un collègue ouvre la porte, interpelle l'open space : "Quelqu'un connaît les gestes de secours ?".

On entend des chuchotements : "Il y a bien des SST dans la boîte, non ?", "Je crois que Julien l'était, mais il est en télétravail". Dix personnes se lèvent, mais personne ne s'agenouille immédiatement pour vérifier la respiration. On appelle le 15, mais sans message structuré : "On a un malaise, dans l'immeuble de la rue X, au 4e, c'est sérieux, venez vite".

Les secours arriveront, bien sûr. Mais entre la perte de connaissance et le premier massage cardiaque, il s'est passé plus de 4 minutes. Dans un scénario d'arrêt cardiaque, c'est une éternité. Et tout cela dans une entreprise pourtant "à jour" sur ses quotas de SST.

Ce genre de situation n'est pas une fatalité. C'est précisément ce qu'une formation SST contextualisée, avec des jeux de rôle ciblés open space, devrait anticiper. Les retours des stagiaires le montrent : ce ne sont pas les gestes techniques qui posent le plus problème, ce sont les premières secondes de décision.

Adapter la pédagogie SST à la réalité des bureaux modernes

Sortir des scénarios industriels stéréotypés

Trop de formations proposent encore des cas pratiques pensés pour les ateliers ou les chantiers, alors que la majorité des stagiaires travaillent assis derrière un écran. Bien sûr, il faut couvrir l'éventail des risques, mais il est absurde de passer deux heures sur la blessure par disqueuse pour des équipes 100 % tertiaires, et 5 minutes sur l'arrêt cardiaque à l'accueil.

Une bonne pédagogie SST pour plateau de bureaux met l'accent sur :

  • les malaises, AVC, détresses respiratoires ;
  • les chutes dans les escaliers ou à proximité des open spaces ;
  • les brûlures par liquide chaud (machines à café, bouilloires) ;
  • les crises d'angoisse aiguës qui paralysent le collectif.

C'est là que l'on juge la qualité d'un organisme de formation SST spécialisé : dans sa capacité à coller aux scénarios réels de vos équipes, pas dans la récitation scolaire des référentiels.

Intégrer le télétravail et les horaires décalés dans la réflexion

Les nouvelles organisations de travail éclatent les équipes. Un plateau à moitié vide le vendredi après‑midi ne présente pas les mêmes enjeux qu'un lundi matin. Vos SST doivent être répartis sur les plages où les risques humains sont les plus forts, pas uniquement sur les créneaux "classiques" de présence managériale.

Pour piloter cela sérieusement, il faut croiser :

  1. vos plannings de présence (y compris télétravail) ;
  2. la localisation physique des SST certifiés ;
  3. la couverture temporelle des zones sensibles (accueil, restauration, espaces détente).

Cela demande un peu d'effort initial, mais évite ce constat glaçant : l'unique SST présent le jour du drame était en réunion Teams avec casque antibruit, à l'autre bout du plateau.

Mettre votre direction devant ses vraies responsabilités

Il existe une forme de déni poli sur ces sujets. On signe un bon de commande de formation, on affiche un certificat QUALIOPI, et on considère la question close. C'est confortable. C'est aussi dangereux. Les obligations de l'employeur en matière de santé et de sécurité, rappelées par le Ministère du Travail, ne se limitent pas à "former quelques volontaires".

Votre rôle, si vous pilotez la prévention, consiste parfois à bousculer ce confort : poser les bonnes questions, apporter des scénarios crédibles, montrer qu'un plateau moderne peut devenir un piège en quelques secondes. Non pour faire peur, mais pour provoquer un sursaut lucide.

Et maintenant, que faire de concret dans votre open space ?

Si vous deviez agir dans le mois, sans attendre la prochaine commission santé‑sécurité, concentrez‑vous sur trois leviers :

  • identifier clairement vos SST actuels et vérifier leur présence réelle sur site ;
  • tester vos parcours DAE et d'accès aux secours à partir de différents points du plateau ;
  • organiser, avec un organisme exigeant, une session de formation ou de MAC SST centrée sur les scénarios open space.

Ce n'est pas une révolution, c'est simplement la traduction honnête d'un discours sur la prévention. Et si vous voulez aller plus loin, commencez par un audit de vos risques sur place, avec un regard extérieur. Les grands bureaux modernes aiment se croire sécurisés par leurs multiples capteurs, badges et procédures. Le jour où quelqu'un tombe au sol, ce sont encore des mains humaines, formées et disponibles, qui feront la différence.

À vous de décider si ces mains seront là, au bon endroit, au bon moment. Sinon, vous savez très bien sur quoi vous misez réellement.

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