Télétravail, tiers‑lieux, flex office : comment garder un vrai réseau de SST
Entre télétravail, tiers‑lieux et bureaux en flex office, l'organisation des secouristes paraît souvent coincée en 2015. Vos tableaux de présence SST sont impeccables… mais ne correspondent plus à la réalité des personnes qui circulent, s'isolent ou travaillent ailleurs. Le décalage devient dangereux.
La fiction confortable du "SST par plateau"
Pendant des années, beaucoup d'entreprises de services ont appliqué une règle simple : X Sauveteurs Secouristes du Travail par plateau, par étage ou par bâtiment. C'était rassurant, presque mathématique. Sauf que le monde du travail ne fonctionne plus du tout ainsi.
En 2026, entre le télétravail généralisé, les jours flottants, les coworkings et les déplacements clients, qui peut encore affirmer sérieusement : "Nous avons toujours au moins un SST par plateau" ? Ce n'est plus qu'une phrase figée dans un document de mise en conformité, totalement déconnectée du terrain.
Les organisations s'accrochent pourtant à cette fiction, parce qu'elle rassure sur le papier. Mais le jour d'un malaise cardiaque dans un open space à moitié vide ou dans un tiers‑lieu très tendance, on découvre brutalement que le secouriste référent est... en visioconférence à 400 km.
Les nouveaux lieux de travail, les nouveaux angles morts
On parle énormément d'aménagement, de bien‑être, de design des espaces. Très bien. Mais qui, honnêtement, a revu son organisation SST de fond en comble à l'ère du flex office et du télétravail massif ?
Flex office : des secouristes théoriques, des présences fantômes
Le flex office a une particularité : vous ne savez jamais qui sera assis où, ni même qui sera présent. Vous pouvez très bien avoir quatre SST rattachés au "plateau 3"... sans qu'aucun n'y mette les pieds un mercredi précis. Les managers jonglent avec les plannings, les RH pilotent des politiques hybrides, et personne ne recalcule réellement le maillage de vos secours internes.
Résultat : la présence SST tombe dans une zone grise. Personne n'est responsable de vérifier, le matin, qu'il y a bien un secouriste physiquement présent sur les zones les plus occupées. On fait confiance au "plan" initial, comme si les équipes n'avaient pas déserté les bureaux depuis longtemps.
Télétravail et accidents : "Chez lui, ce n'est plus notre problème" ?
C'est une tentation cynique qu'on entend parfois. Sauf qu'un salarié en télétravail reste un salarié, et que la question de la prévention et de la gestion des urgences médicales à domicile n'est pas aussi simple qu'on voudrait le croire. En cas d'accident reconnu comme accident du travail, votre organisation globale sera examinée : avez‑vous réellement réfléchi à la manière dont vos collaborateurs sont informés, outillés et accompagnés ?
Évidemment, vous n'allez pas envoyer un SST dans chaque salon. Mais ignorer complètement le sujet est un choix... fragile.
Tiers‑lieux et coworkings : le mirage de la "sécurité incluse"
Beaucoup d'entreprises partent du principe que les espaces de coworking ou tiers‑lieux gèrent tout : sécurité incendie, premiers secours, évacuation. Sur le papier, oui, il y a souvent un DAE, quelques secouristes internes au site, un règlement intérieur.
Mais qui, chez vous, connaît réellement ces procédures ? Vos équipes savent‑elles où se trouve le défibrillateur, comment joindre un référent ou ce qui se passe en cas de malaise grave dans un espace partagé ? Le plus souvent, non. On confond prestation immobilière et sécurité opérationnelle.
Actualité : quand la santé au travail se déplace hors des murs
Les discussions initiées par la loi Santé au travail 2021‑2023 ont déjà mis sur la table la question du télétravail et de la prévention des risques à domicile. Les guides de l'Assurance Maladie – Risques professionnels ou de l'INRS commencent à intégrer ces situations hybrides, mais les organisations restent en retard.
Le message implicite de ces travaux officiels est clair : les entreprises ne peuvent plus se contenter d'un modèle de prévention et de secours exclusivement centré sur le siège social. L'externalisation des lieux de travail ne signifie pas l'externalisation de la responsabilité. C'est brutal, mais cela a le mérite d'être clair.
Pour aller plus loin, les ressources de l'INRS sur le télétravail et l'organisation des secours constituent une bonne base de réflexion : www.inrs.fr.
Repenser le réseau SST comme un maillage dynamique
Le problème, au fond, c'est que vos SST ont été pensés comme des points fixes dans un environnement devenu mouvant. Il faut inverser la logique : considérer votre réseau de secouristes comme un maillage adaptable, qui suit les flux réels de présence.
1 - Passer d'une logique de "plateau" à une logique de "plages horaires critiques"
Plutôt que de décréter "un SST par étage", commencez par analyser :
- les heures de plus forte occupation réelle des locaux,
- les jours où les effectifs en présentiel sont concentrés (souvent mardi‑jeudi),
- les zones réellement utilisées (certains espaces restent quasiment vides),
- la part de télétravail acceptée par équipe.
Construisez votre exigence : "sur chaque plage horaire critique, au moins X SST présents physiquement dans tel périmètre". Ce n'est pas un tableau Excel décoratif, c'est un outil de pilotage. Et si certains créneaux apparaissent totalement vides, c'est là que la discussion sérieuse commence.
2 - Assurer une visibilité des SST adaptée aux espaces flexibles
En flex office, les anciens panneaux "Secouristes de l'étage" deviennent presque obsolètes : personne ne sait qui se trouve où. Vous pouvez vous inspirer d'outils simples :
- un statut spécifique sur les outils de présence (Teams, Slack, intranet) indiquant "SST présent sur site aujourd'hui",
- un affichage numérique à l'entrée de chaque zone de travail répertoriant les SST présents (mise à jour automatique via les badges, lorsque c'est possible),
- un signal visuel discret mais identifiable (badge, lanière, pictogramme) pour reconnaître les SST dans les espaces partagés.
Ce n'est pas anecdotique. Le jour d'un malaise sévère, la différence entre "Je sais vers qui me tourner" et "Je cherche au hasard" se compte en secondes.
3 - Intégrer les tiers‑lieux dans votre réflexion SST
Pour les collaborateurs travaillant régulièrement dans un même coworking, rien n'empêche une démarche structurée :
- identifier précisément les sites les plus utilisés,
- échanger avec les gestionnaires sur leurs procédures de secours,
- transmettre à vos équipes un mémo clair (plan, localisation du DAE, contact référent, conduite à tenir),
- intégrer ces éléments dans vos formations et rappels SST.
Ce n'est pas parce que le lieu ne vous appartient pas que vous n'avez aucun rôle à jouer dans la manière dont vos collaborateurs y sont secourus.
Et le télétravail dans tout cela ?
Non, vous n'allez pas transformer vos équipes en pompiers de quartier. Mais vous pouvez faire beaucoup mieux que le silence actuel.
Former les salariés aux réflexes essentiels de premiers secours
Une grande partie de vos effectifs de bureau n'a jamais reçu de formation sérieuse au secourisme, en dehors d'un permis de conduire parfois très ancien. C'est là que la formation Sauveteur Secouriste du Travail retrouve tout son sens : elle ne s'adresse pas seulement aux ateliers ou entrepôts.
Un collaborateur formé SST, même en télétravail, saura :
- reconnaître les signes d'un AVC pendant une visioconférence,
- réagir correctement face à un malaise d'un proche à la maison,
- guider les secours par téléphone avec les bons termes et les bons gestes de sécurité.
Vous ne maîtrisez pas le lieu, mais vous renforcez la chaîne de survie partout où vos collaborateurs vivent et travaillent. C'est un vrai choix de maturité.
Clarifier les réflexes d'urgence en situation isolée
De nombreux télétravailleurs ignorent qu'un accident survenu à leur domicile pendant le temps de travail peut être déclaré comme accident du travail. L'objectif n'est pas d'encourager les abus, mais de clarifier les règles :
- numéros d'urgence à utiliser en priorité,
- situations nécessitant d'appeler immédiatement le 15 ou le 112,
- modalités de déclaration et de traçabilité,
- possibilité de contacter un référent interne en cas de situation à risque (malaise léger récurrent, équipement défaillant, etc.).
Inclure ce volet dans vos communications QVT et formations SST n'est pas secondaire : c'est reconnaître que le travail n'est plus un lieu unique.
Story d'entreprise : le malaise en visio qui a tout changé
Une direction financière francilienne organise un comité en visioconférence avec plusieurs cadres en télétravail. Au milieu d'une présentation tendue, l'une des participantes devient confuse, cherche ses mots, s'interrompt. Personne ne réagit vraiment, croyant à un problème de connexion ou à du stress.
Une collaboratrice, récemment formée SST, remarque toutefois quelque chose d'inhabituel : un trouble brutal du langage, des difficultés à articuler. Elle ose interrompre la réunion, appelle la collègue à part, insiste pour qu'un proche contacte le 15. Diagnostic : AVC en cours.
Sans cette formation et cette vigilance, l'issue aurait été bien différente. Le jour où la direction comprend que la vie d'une salariée a été sauvée grâce à quelques réflexes acquis en formation, le débat sur l'intérêt du SST en contexte hybride devient évident.
Mettre vos choix SST au niveau de votre discours RH
Vous parlez flexibilité, confiance, responsabilisation, équilibre vie professionnelle / vie personnelle. Très bien. Mais tant que votre organisation de secours interne reste figée dans une logique de bureaux traditionnels, le discours sonne creux.
Reprendre la main, ce n'est pas produire davantage de slides, mais engager trois chantiers concrets :
- Recalculer votre maillage SST à partir des présences réelles et non des organigrammes.
- Rendre visible, en temps réel, qui est SST présent sur site et dans quelles zones.
- Intégrer télétravail et tiers‑lieux dans vos processus de prévention et de formation.
C'est exigeant, mais faisable. Et surtout, cela réaligne vos pratiques de sécurité sur ce que vivent réellement vos salariés, à Paris, Lyon ou ailleurs.
Ouvrir le chantier avant le prochain incident
Vous pouvez attendre le premier malaise grave dans un open space clairsemé un vendredi après‑midi, ou un incident dans un coworking où personne ne sait qui appeler. Vous pouvez aussi décider d'évaluer votre dispositif maintenant, à froid, tant que tout va encore bien.
Si vous souhaitez analyser vos risques, recalculer vos besoins et organiser des formations SST adaptées à vos nouvelles pratiques de travail, le plus simple est de commencer par un diagnostic concret. C'est exactement ce que nous réalisons lors de notre audit de vos risques et de votre mise en conformité.
Car au fond, le vrai sujet n'est pas de savoir si vous "avez des SST". Le vrai sujet, c'est de savoir si, le jour où tout bascule, quelqu'un de formé, calme et physiquement présent pourra agir immédiatement. Le reste n'est que littérature.