SST et nouveaux risques psychosociaux : quand le malaise n'est plus que physique
Crises d'angoisse, burn‑out, agressions verbales : les Sauveteurs Secouristes du Travail se retrouvent de plus en plus face à des situations qui ne ressemblent en rien aux scénarios appris en formation. Comment adapter votre organisation SST et vos pratiques de prévention des risques psychosociaux sans rajouter une couche de théorie stérile.
Les SST en première ligne des RPS, sans préparation réelle
Depuis quelques années, toutes les enquêtes sérieuses sur les risques psychosociaux disent la même chose : le malaise au travail n'est plus une figure de style. L'enquête 2023 de la Dares montre ainsi que près d'un salarié français sur deux déclare au moins une forme de souffrance psychologique liée au travail. Et pourtant, dans la quasi‑totalité des entreprises que nous auditons, les SST restent cantonnés au malaise vagal, à l'arrêt cardiaque, à la plaie qui saigne. Tout ce qui relève de la détresse psychique est traité comme un supplément d'âme, au mieux.
Le résultat est brutalement simple : le jour où un salarié s'effondre en pleurs après une agression verbale d'un client, ou fait une crise de panique en open space, tout le monde regarde le SST comme s'il était psychologue, médiateur social et psychiatre d'astreinte. Sans outils, sans cadre, avec en plus la peur panique de « mal faire ».
Une actualité qui bouscule la prévention classique
Depuis la mise en avant des nouvelles obligations de prévention primaire en santé mentale dans le Code du travail, l'illusion d'un découpage net entre sécurité physique et santé psychique ne tient plus. Les inspections du travail, de plus en plus, demandent comment l'entreprise intègre les RPS dans son document unique et son organisation globale de prévention. Mais très rarement quelqu'un pose la question la plus dérangeante : que fait concrètement un SST si un salarié menace de se faire du mal, s'effondre en pleine réunion ou subit un choc post‑agression ?
Les guides officiels, comme ceux de l'INRS ou de Santé publique France, restent prudents - à juste titre - sur le rôle des non‑professionnels de la santé mentale. Mais ce flou se traduit sur le terrain par un mélange toxique de déni et d'improvisation. On croise des entreprises où le sujet est tabou, et d'autres où l'on demande à un SST d'accompagner seul un salarié en crise dans un bureau isolé. C'est à la fois dangereux et juridiquement fragile.
Ce qu'un SST peut faire - et ce qu'il ne doit surtout pas faire
Le périmètre réaliste d'un SST face aux détresses psychiques
Il faut être clair, quitte à froisser quelques habitudes : un Sauveteur Secouriste du Travail n'est ni psychologue, ni psychiatre, ni médiateur social. Son rôle reste celui d'un primo‑intervenant, mais sur un spectre plus large qu'on ne veut bien l'admettre. Concrètement, un SST devrait être capable de :
- Reconnaître des signes de détresse psychique aiguë (crise de panique, propos suicidaires explicites, sidération après une agression, etc.).
- Sécuriser l'environnement immédiat : mettre à l'abri des regards, limiter le bruit, éloigner les curieux, comme pour un malaise physique.
- Adopter une posture d'écoute simple, structurée, sans « conseil miracle » ni injonctions culpabilisantes.
- Alerter au bon niveau : manager, RH, médecin du travail, services d'urgence (15, 18 ou 112 selon la gravité).
- Tracer l'événement dans le cadre de la prévention, sans transformer le récit du salarié en pièce à charge.
Ce socle, dans les faits, n'apparaît quasiment jamais dans les cahiers des charges de formations SST que l'on nous soumet. On préfère rajouter un module gadget sur le massage cardiaque plutôt que de se demander comment réagir quand un salarié vous dit « si ça continue, je fais une bêtise ».
Les lignes rouges à poser sans ambiguïté
À l'inverse, il y a des frontières qu'un SST ne devrait jamais franchir :
- Promettre la confidentialité absolue quand la situation relève manifestement de l'urgence vitale psychique.
- Prendre seul la décision de laisser repartir un salarié chez lui sans avis médical après des propos suicidaires.
- Jouer les enquêteurs ou arbitres dans un conflit interne, en se laissant happer dans les détails du différend.
- Interroger le salarié comme s'il s'agissait d'un procès‑verbal.
- Rester isolé, sans relais vers les dispositifs internes (service de santé au travail, cellule d'écoute, etc.).
Ce cadrage devrait figurer noir sur blanc dans vos procédures de secours. S'il n'existe pas, ne vous rassurez pas avec vos jolis tableaux de SST affichés dans les couloirs : le jour où l'événement survient, vous serez juridiquement et humainement nus.
Adapter vos procédures d'urgence aux crises psychiques
Arrêter de traiter les RPS comme un sujet de colloque
Dans beaucoup de grandes entreprises, les risques psychosociaux ont généré une montagne de rapports, de chartes, de vidéos internes mielleuses. Et à côté, une pauvreté absolue des réflexes concrets en cas d'urgence. La première étape, presque triviale, consiste à intégrer les scénarios psychiques aigus dans la chaîne d'alerte et dans les consignes de base :
- Identifier un numéro interne ou un circuit clair pour signaler une situation de détresse psychique grave.
- Définir à quel moment on appelle les secours externes (SAMU, pompiers), et qui prend la décision.
- Prévoir un lieu calme, sécurisé, où accueillir temporairement une personne en crise, sans isolement dangereux.
- Clarifier qui prévient la famille, avec quel niveau d'information.
Ces éléments relèvent de la même logique que vos plans d'urgence cardiaque. Ils devraient figurer dans vos procédures, être connus des managers de proximité, et être systématiquement évoqués lors des sensibilisations sécurité.
Articuler SST, managers et médecins du travail
On aime se raconter que le médecin du travail va « gérer » les situations complexes. Dans la pratique, il n'est pas là tous les jours, encore moins chaque nuit. Votre réseau de SST, vos managers et vos RH sont donc la véritable première ligne, notamment dans les PME ou dans des sites isolés. L'INRS le rappelle très explicitement dans ses recommandations sur la prévention des RPS (voir par exemple les dossiers accessibles sur le site de l'INRS).
Un dispositif robuste devrait prévoir :
- Une formation minimale des managers à la détection des signaux faibles, articulée avec les réflexes SST.
- Un protocole de communication simple entre SST et médecin du travail, sans passer systématiquement par dix intermédiaires.
- Un retour d'expérience formalisé après chaque événement grave, pour ajuster vos procédures et, si besoin, votre organisation des secours multi‑sites.
Ce maillage, quand il fonctionne, permet au SST de ne pas porter tout le poids moral de ces situations. Et cela évite aussi qu'un manager pressé balaie l'épisode d'un « ça ira mieux demain ».
Un cas très concret : l'attaque de panique en open space
Imaginons une situation que beaucoup ont déjà vue, mais que peu osent nommer : un salarié en open space commence à respirer très vite, tremble, dit qu'il se sent oppressé, qu'il « étouffe ». L'entourage panique, quelqu'un crie « il fait une crise cardiaque », on appelle en vrac le SST, le manager, parfois même la sécurité incendie.
Sur le terrain, on observe souvent les mêmes erreurs :
- On met la personne debout, on la fait marcher « pour qu'elle se reprenne ».
- On la couvre de questions maladroites - « qu'est‑ce qui t'arrive ? », « tu as pris quelque chose ? ».
- On laisse une foule se masser autour, commentant la scène à voix haute.
Un SST formé sérieusement devrait au contraire :
- Vérifier rapidement l'absence de signe vital engagé évident (perte de connaissance, douleur thoracique intense, etc.).
- Installer la personne assise, dans un endroit plus calme, ou à défaut lui créer un « cocon » relatif avec quelques collègues choisis.
- Parler peu, mais de façon structurante : rappeler qu'elle est en sécurité, que quelqu'un est là, qu'on va vérifier calmement ce qui se passe.
- Ne pas chercher à interpréter, mais observer : antécédents connus, propos confus, mention d'idées suicidaires, etc.
- Décider sans hésiter l'appel au 15 si l'état ne s'améliore pas ou si un doute sérieux subsiste.
Ce n'est pas de la psychanalyse, c'est une application exigeante des réflexes SST, transposés au champ psychique. Ceux qui prétendent que « ce n'est pas du SST » n'ont tout simplement pas passé assez de temps à lire la réalité contemporaine du travail.
Former sans dériver vers le gadget bien‑être
Des modules spécifiques, mais ancrés dans la prévention réelle
La tentation actuelle est de noyer le sujet sous des ateliers bien‑être vaguement inspirés de développement personnel. On forme tout le monde à la « bienveillance », on offre des applis de méditation, et on laisse intacts les dispositifs de secours. C'est confortable, mais parfaitement inefficace lorsque survient un événement grave.
Une adaptation sérieuse de vos formations SST pourrait intégrer :
- Des mises en situation réalistes de détresse psychique au travail, en complément des scénarios de malaise physiologique.
- Des outils simples d'écoute active : reformulation, validation des émotions, silence utile.
- Des rappels très clairs sur les limites de rôle et la question du secret professionnel.
- Un lien explicite avec vos procédures internes, et pas un discours générique plaqué.
Le but n'est pas de transformer vos SST en thérapeutes, mais de les sortir de l'impuissance et de la peur de « mal faire ». Et, surtout, de donner à vos collaborateurs un signal clair : on prend aussi au sérieux l'urgence psychique que l'urgence somatique.
Prendre position sur le modèle français de prévention
Une remarque, au passage : la France adore multiplier les dispositifs symboliques. Comités, plans RPS, logos colorés. Pendant ce temps, dans les ateliers, les bases de la sécurité primaire sont parfois bricolées. Intégrer la dimension psychique dans vos réflexes SST ne doit pas servir de paravent pour masquer une prévention basique défaillante. Les deux se tiennent, ou s'effondrent ensemble.
Il serait temps que les entreprises arrêtent d'opposer « santé mentale » et « sécurité au travail » comme deux chapelles rivales. Un salarié qui se sent en danger, humilié ou harcelé est aussi vulnérable physiquement : erreurs, inattention, consommation de psychotropes... Tout cela nourrit les statistiques d'accidents que vous faites mine de combattre.
Et maintenant, quoi faire concrètement dans votre entreprise
Si vous êtes responsable HSE, RH ou dirigeant, et que vous avez lu jusqu'ici avec un léger malaise, c'est plutôt bon signe. Cela signifie que vous sentez, confusément, que votre dispositif actuel n'est pas à la hauteur des enjeux réels. La marche à suivre, en pratique, tient en quelques étapes lucides :
- Cartographier les situations de détresse psychique plausibles dans votre activité (service client sous pression, soins, commerce, relation avec le public, etc.).
- Revisiter vos procédures d'urgence pour y intégrer clairement ces scénarios.
- Adapter vos cahiers des charges de formation SST pour y inclure ce périmètre, sans dérive vers le « bien‑être gadget ».
- Organiser un retour d'expérience structuré à chaque événement sérieux.
De nombreuses ressources publiques existent pour nourrir cette réflexion, notamment sur le site du Ministère du Travail. Mais ce ne sont que des ressources. La vraie bascule se joue dans la façon dont vous outillez vos équipes, notamment vos SST, au quotidien.
Ouvrir le jeu : vos SST comme sentinelles, pas comme éponges
Il ne s'agit pas de charger vos SST de tous les malheurs du monde. Il s'agit d'en faire des sentinelles lucides, capables de reconnaître une urgence psychique, de sécuriser la situation, d'alerter sans trembler. Et de ne pas rester seuls après coup avec ce qu'ils ont vu ou entendu.
Si vous voulez arrêter de traiter ces sujets à coups de chartes abstraites, commencez par un audit honnête de votre dispositif actuel de secours, du jour comme de nuit. C'est exactement le type d'analyse que nous menons lors de nos diagnostics préalables à la mise en place ou la réorganisation de vos formations SST en entreprise. Ce n'est pas une formalité administrative, c'est une manière d'arrêter de fermer les yeux sur ce que le travail fait réellement aux corps et aux esprits.